Colas est sous la vieille table de la salle à manger. Il joue avec ses petites voitures.

De tout l'appartement, c'est l'endroit qu'il préfère.

La table a un gros pied central, chantourné et compliqué, qui repose au sol sur 4 épaisses tentacules de bois sombre qui assurent la stabilité de l'ensemble.

Aujourd'hui, c'est encore mieux ! Maman a couvert la table poulpe d'une nappe bien grande, toute blanche, qui sent bon la lessive.

Colas est le roi de sa cabane. Il n'aperçoit de l'extérieur que le bas des meubles du salon, les ballerines et les mollets de sa mère, quand elle passe. Il les trouve très belles, les ballerines, elles sont rouges et brillantes comme les pommes d'amour de la fête foraine, l'autre fois.

Il entend de la cuisine des bruits de vaisselle et la radio, qui chante et raconte des choses qu'il ne comprend pas ; sa mère qui fredonne doucement sur les airs qui passent.

Colas a garé quatre petites voitures au pied de la table poulpe, une entre chaque tentacule.

Il les sort tour à tour et leur fait suivre des circuits alambiqués sur les arabesques élimées du tapis que Mamy a donné.

Parfois, il leur fait faire la course. Une voiture dans chaque main, il rampe autour du pilier poulpe, il speede à s'en user les genoux, en imitant, les lèvres humides et vibrantes, le bruit des moteurs « Vrrrrrrr.... Vrrrrrr... »

C'est la voiture rouge qu'il préfère, parce que Maman l'a achetée seulement la semaine dernière et qu'il a fallu qu'il traîne les pieds, et qu'il soupire, et qu'il fasse de grands yeux tristes très longtemps en passant devant la vitrine du bazar avant que Maman cède enfin.

Et puis aussi parce qu'elle est rouge, comme des ballerines ou des pommes d'amour.

Colas somnole un peu. Il est assis près du pied poulpe et suce son pouce en tortillant une mèche de ses cheveux, juste derrière l'oreille. Il est bien.

Tout à l'heure, il va goûter et Maman lui épluchera une orange, en enlevant même la toute petite peau toute fine, et elle mettra du sucre dessus. Colas adore ça, même si les doigts sont tout collants après et qu'il faut les laver avec le pschitt à mains, dans la salle de bains.

La porte d'entrée du petit appartement s'ouvre brutalement.

Colas sort de sa confortable torpeur.

Les grosses chaussures de Papa pénètrent dans son champ de vision.

 Le trousseau de clefs est jeté sur la table, le choc résonne jusque dans le cœur du bois.

Fut un temps où Colas serait vite sorti de sa cabane et hop ! Dans les bras de son père.

Il est costaud, très, il lui aurait fait faire l'avion, l'aurait propulsé dans les airs et rattrapé dans un grand rire.

Mais depuis un moment, Colas ne sait dire combien de temps, mais il trouve ça très long, Papa est en colère. Plus d'avion ni de fusée vers le plafond. Papa n'éclate plus de rire, mais il explose de rage pour un rien.

Alors Colas reste à l'abri de la table poulpe.

Les ballerines rouges de Maman apparaissent, légères et hésitantes et s'arrêtent, fragiles, devant les Caterpillar de Papa, bien campées sur le tapis de Mamy.

Colas le sent, dans tout son corps. Ca va commencer.

Alors, sans prendre garde à la voiture rouge, qu'il écrase sous son poids, il prend le pied poulpe à bras le corps, noue ses petites jambes autour, s'agrippe à lui comme au mât d'un bateau dans la tempête.

Il ferme les yeux fort, à en voir des étoiles, et quand les cris deviennent insupportables, il bouche ses oreilles du plat de ses paumes, le front collé contre le pied de table. Il psalmodie des « Mmmmmmm... » pour couvrir les bruits dans sa tête.

Il ne sait pas combien ça dure. Longtemps. Il est presque en transe, enfermé dans la carapace de ses paupières closes, de ses paumes tétanisées, de son « Mmmmmm... » qui ne s'arrête pas.

Et puis la porte de l'entrée claque. C'est fini.

Colas, tremblant, décolle lentement les mains de ses oreilles et ouvre les yeux.
Il voit d'abord une ballerine, seule, vide, qui a roulé jusqu'à la frontière de sa cachette.

Pas loin, le pied nu de sa mère qui gît, les yeux clos, dans une petite mare épaisse et lente qui s'étale doucement, rouge comme la petite voiture, les ballerines et les pommes d'amour à la fête foraine, l'autre fois.

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