Tous les mois de juillet, nous partions camper en Bretagne.
La 4CV bondée jusqu'à la galerie, avait fait place récemment à une Ope
l Kadett, luxe effréné qui me permettait d'avoir une place entière à l'arrière et de ne pas arriver dans l'ouest compressée comme un César.

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Après de longues heures de voyage coupées d'une seule pause sandwich, nous arrivions à Portec, traversions le village de pêcheurs dont la plupart étaient déjà trop vieux pour pêcher, la route nidepoulée fonçait droit vers la mer à travers des champs cultivés et des bosquets de pins. C'était à qui la verrait en premier, la mer, à qui pousserait le premier cri de délivrance : "Ouais ! On y est !".

Point de camping des Flots Bleus, d'apéro entre promiscuités, de poils pubiens collectifs dans les sanitaires, d'élection de Miss Cochonaille, ni de concours de Tshirts mouillés. Mes parents étaient adeptes d'un camping... sauvage !

Le petit pré d'Antoine Scoarnec, le dernier avant la lande et les rochers qui déferlaient, sans plage, directement dans le grand bain de l'océan.

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Un mois de quasi solitude, à se baigner à toute heure, à pêcher, à guetter les lapins qui envahissaient le pré entre chien et loup (ce qui est très courageux pour un lapin, il faut le signaler !).

J'avais jusqu'alors partagé la tente de mes parents, mais cette année, on m'avait acheté une petite canadienne pour moi toute seule. Un domaine minuscule. Je pouvais y écouter la radio jusqu'à des heures indues, et lire, lire, lire.

Car il faut bien le dire, je m'emmerdais sec. Je lisais pratiquement un livre par jour.

Les jours de beau temps, je partais avec mon bouquin dans les rochers, au bout de la lande. J'avais, après bien des pérégrinations, trouvé une petite faille face à la mer, un cocon de pierre bien caché qui me protégeait du vent et abritait mes heures de lecture.
Lorsque je fermais mon livre, je regardais l'océan en laissant vagabonder mon imagination et en me fabriquant des histoires, des aventures improbables.

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Il y avait dans les rochers une grotte, que j'avais baptisée "Le gouffre du Diable". Elle était l'un des décors centraux de mes élucubrations. J'y étais tour à tour naufrageuse ou pirate, je m'imaginais surprise par une marée bouillonante et fatale, prisonnière à jamais dans cette antre maléfique. J'arrivais presque à me persuader qu'elle cachait un trésor, alors qu'à part quelques squelettes de goëlans, deux-trois méduses échouées et une botte de caoutchouc rongée par le sel, elle était aussi mystérieuse qu'un puzzle à deux pièces.

C'est cette année là que mon père est venu secouer ma tente, en pleine nuit. Je suis sortie, pieds nus dans l'herbe humide. Le ciel était plein d'étoiles, Papa était bizarrement ému. Il m'a prise par l'épaule et a pointé le doigt vers la lune.

"Tu te rends compte, Dani, il y a un homme qui marche là-haut !"

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